L’émotion suscitée par la mort du guide suprême iranien a dépassé les frontières du Moyen-Orient. Sur les réseaux sociaux africains, certains militants néo-panafricanistes ont exprimé leur solidarité avec Téhéran. Une réaction qui pousse le journaliste Michel Samuel Takpah à questionner les dérives possibles du panafricanisme contemporain. Lisez plutôt !
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Quand le néo-panafricanisme pleure l’Iran des Ayatollah
Alors que l’Iran a annoncé la mort de l’Ayatollah Ali Khamenei dans une frappe américaine, la tristesse et le choc de sa disparition sont allés bien au-delà des frontières de la République islamique. Au-delà des chancelleries et des États, un phénomène très prévisible a attiré l’attention; la réaction de certains réseaux militants se réclamant du néo-panafricanisme, particulièrement actifs sur les réseaux sociaux africains.
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En effet, de nombreux comptes militants, influenceurs et plateformes médiatiques de cette inclination ont diffusé des messages de solidarité envers la République islamique d’Iran. Le récit dominant : l’Iran serait la victime d’une agression occidentale et incarnerait un front de résistance face à l’hégémonie américano-israélienne.
De ce récit, l’Iran devient un symbole politique plutôt qu’un régime concret. Les Ayatollahs ne sont plus vus comme les dirigeants d’une “théocratie autoritaire”, mais comme les représentants d’un camp anti-impérialiste global. Ce réflexe idéologique révèle un phénomène bien plus profond, car dans certains milieux militants, la grille de lecture du monde se réduit parfois à un affrontement binaire entre Occident et anti-Occident.
Incohérence et perversité morale d’un concept dévoyé
L’un des marqueurs les plus forts de ce mouvement “néo-panafricaniste”, est la hiérarchisation des indignations, la démocratie interne des Etats alliés tel l’Iran devient alors secondaire. La solidarité envers les peuples s’arrête alors aux frontières idéologiques. Dans les faits, depuis plus de quarante ans et la révolution islamique, le régime des Ayatollahs a installé une théocratie, où l’opposition politique est sévèrement réprimée, où la liberté d’expression est limitée et où la police religieuse exerce un contrôle strict sur la société.
Pourtant, ces réalités disparaissent souvent du discours militant néo-panafricain qui préfèrent voir dans Téhéran un allié stratégique contre l’influence occidentale. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que le panafricanisme historique, celui de Nkrumah, Lumumba ou Sankara, reposait sur des principes de libération des peuples et de souveraineté populaire, et non sur le soutien automatique à n’importe quel régime opposé à l’Occident.
Il convient de rappeler que Téhéran a multiplié les initiatives diplomatiques, religieuses et parfois clandestines en Afrique subsaharienne, avec des réseaux d’influence, des missions religieuses et des circuits de financement liés à ses alliés régionaux. Cette stratégie répond à plusieurs objectifs : briser l’isolement diplomatique, gagner des alliés dans le Sud global et élargir ses réseaux économiques et politiques.
Piège de la géopolitique émotionnelle
Théorisé pour la première fois par Dominique Moïsi, dans son ouvrage, la “Géopolitique de l’émotion (2008)”, en tant que concept dessine le monde non plus seulement par la puissance militaire ou économique, mais à travers le prisme des émotions collectives. Il structure le monde en trois zones : la peur (Occident), l’humiliation (monde arabe) et l’espoir (Asie), arguant que ces sentiments façonnent les relations internationales plus que la logique.
On pourrait ajouter à ces 03 fragments socio-politiques l’émotion de la “vengeance et/ou de la colère” qui correspond aujourd’hui au réflexes des néo-panafricains. Le piège n’est pas de critiquer les interventions militaires occidentales, celles-ci peuvent et doivent être débattues.
D’ailleurs, l’Union africaine elle-même a appelé à la désescalade et au dialogue face au dédale militaire au Moyen-Orient. Le problème apparaît lorsque la critique légitime se transforme en alignement idéologique automatique.
Pleurer un régime théocratique au nom de l’anti-impérialisme revient à remplacer une domination par une autre dans le discours politique. Cela transforme le panafricanisme en simple posture géopolitique plutôt qu’en projet de libération africain.
Il apparaît alors très pertinent de se poser la question du risque très sérieux du dévoiement du panafricanisme traditionnel, historique centré sur l’émancipation des peuples africains, par un néo-panafricanisme numérique, opportuniste, obsédé dont la seule maxime intellectuelle est l’opposition à l’Occident.
Michel Glory Samuel TAKPAH
Journaliste et économiste togolais

