Tribune/Mali : au-delà du terrorisme, les vraies causes d’un chaos durable
Réduire la crise malienne à la seule question sécuritaire serait une erreur. Derrière les violences actuelles se dessinent des fractures anciennes, liées aux modes de vie, à l’accès aux ressources et à un sentiment d’exclusion profondément ancré.
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À travers une tribune, le journaliste et économiste togolais, Michel Glory SAMUEL TAKPAH invite les analystes et observateurs à dépasser les lectures simplistes du conflit malien. Pour lui, comprendre la situation actuelle du Mali exige de remonter aux origines historiques des tensions. Lisez plutôt !
Mali : les déterminants cachés d’une crise durable
Alors que le Mali traverse une nouvelle crise de grande ampleur, il n’est pas rare de voir des observateurs expliquer la situation par des facteurs récents : terrorisme, coups d’État à répétition, faiblesse de l’État. Mais cette lecture trop immédiate masque une réalité plus profonde. La crise du Mali est ancienne, enracinée dans une histoire longue où s’entremêlent fractures politiques, tensions communautaires et oppositions de modes de vie.
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Déjà, de la période précoloniale, il faut relever que le territoire malien est structuré par de grands empires (Ghana, Mali, Songhaï) qui reposent sur des équilibres fragiles entre populations sédentaires, souvent agricoles et groupes nomades ou semi-nomades, principalement pasteurs.
Ces relations sont à la fois complémentaires et conflictuelles. Les premiers exploitent la terre, les seconds circulent avec leurs troupeaux. Cette dualité, longtemps régulée par des systèmes coutumiers, contient en germe des tensions récurrentes autour de l’accès aux ressources : eau, pâturages, terres cultivables etc…
Au XIXe siècle, ces tensions prennent une dimension plus violente avec l’émergence d’États théocratiques et de guerres religieuses. Le début d’une crise contemporaine, qui mêle rivalités ethniques, enjeux réligieux et luttes pour le contrôle des territoires.
Mali moderne, conflits antiques
La colonisation française débutée au début du 20ème siècle qui vient imposer des frontières fixes ne résout pas les conflits, bien au contraire. En effet, ce modèle ne correspond pas à des populations mobiles ( notamment Touaregs, peuple nomade du nord ), qui voient leur espace de circulation restreint et leur mode de vie marginalisé.
Ce qui entraîne une première répression de la révolte touarègue entre 1916 et 1917, qui marque une césure notable des relations entre le nord et le pouvoir central.
Cette configuration fragmentée et fragile héritée à l’indépendance en 1960 va accentuer les tensions et décalages socio-ethniques. En effet, dès 1963, une première rébellion touarègue éclate dans le nord, sévèrement réprimée par le régime de Modibo Keïta.
Ce cycle de révoltes va se répéter dans les années 1990 (1990–1996), puis en 2006, et enfin en 2012, avec une intensité croissante. Chaque épisode révèle un sentiment d’exclusion des populations du nord(souvent nomades), face à un État perçu comme centralisé, distant et dominé par les élites du sud, majoritairement sédentaires.
C’est en 2012 que cette salve de crise atteint son point d’orgue, avec l’irruption en janvier du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), actuel FLA(Front de libération de l’Azawad ) dans le nord, sur un terrain déjà fragilisé par des décennies de tensions locales non résolues.
Ainsi réduire la crise actuelle à une simple question terroriste serait une erreur. Les violences contemporaines, notamment dans le centre du pays depuis 2015, révèlent une fracture moderne entre agriculteurs sédentaires (souvent dogons ou bambara) et éleveurs nomades ou semi-nomades (notamment peuls).
Les conflits autour de l’accès à la terre et aux ressources, exacerbés par le changement climatique et la pression démographique, prennent parfois une dimension ethnique et religieuse, alimentant des cycles de représailles.
On pourrait conclure en disant que la crise malienne est le produit d’une superposition de temporalités : héritages précoloniaux, fractures coloniales, fragilités post-indépendance et mutations contemporaines. Elle est alimentée par des déterminants souvent invisibles dans les analyses rapides: modes de vie opposés, mémoires conflictuelles, inégalités territoriales entre autres.
Comprendre ces déterminants cachés, c’est refuser les explications simplistes. C’est reconnaître que la stabilité du Mali ne pourra être restaurée sans une prise en compte réelle de sa diversité sociale, de ses équilibres locaux et de son histoire longue. Car une crise aussi enracinée ne se résout pas uniquement par des réponses militaires ou institutionnelles : elle exige une refondation en profondeur du pacte social.
Michel Glory SAMUEL TAKPAH
Journaliste et économiste togolais